SHOAH ENTRE TOTEM ET TABOU : Comment poursuivre aujourd’hui l’enseignement de la Shoah Reviewed by Momizat on . SHOAH ENTRE TOTEM ET TABOU Comment poursuivre aujourd’hui l’enseignement de la Shoah S’il est vrai que la mémoire est très présente dans certains lieux, dans ce SHOAH ENTRE TOTEM ET TABOU Comment poursuivre aujourd’hui l’enseignement de la Shoah S’il est vrai que la mémoire est très présente dans certains lieux, dans ce Rating: 0

SHOAH ENTRE TOTEM ET TABOU : Comment poursuivre aujourd’hui l’enseignement de la Shoah

SHOAH ENTRE TOTEM ET TABOU : Comment poursuivre aujourd’hui l’enseignement de la Shoah

SHOAH ENTRE TOTEM ET TABOU

Comment poursuivre aujourd’hui l’enseignement de la Shoah

S’il est vrai que la mémoire est très présente dans certains lieux, dans certaines familles, et que nous sommes nombreux à avoir reçu un récit dès le plus jeune âge, il n’en reste pas moins que sa place dans l’espace publique est pour le moins problématique. D’aucuns accusent qu’elle prenne toute la place et envahisse radios, journaux et chaînes de télévision, quand bien même le sondage commandé par l’UEJF montrait que les deux tiers des 15-25 ans n’ont jamais entendu parler de la Rafle du Vel d’Hiv. Si donc il demeure nécessaire de transmettre l’histoire de la Shoah, comment y parvenir alors « qu’on en parle déjà trop ! » ?

« Ainsi donc, cette histoire ne s’achèvera pas sur quelque tombe à visiter en souvenir. Car la fumée qui sort des crématoires obéit tout comme une autre aux lois physiques : les particules s’assemblent et se dispersent au vent, qui les pousse. Le seul pèlerinage serait, estimable lecteur, de regarder parfois un ciel d’orage avec mélancolie. »

André Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, 1959

La Shoah nous a fait grandir. Nous avons grandi avec elle. Dans son ombre, dans sa peur, devant sa silhouette monstrueuse et insaisissable, figés, les yeux écarquillés. Dans l’Histoire, mais surtout dans la mémoire, dans les paroles égrenées encore et encore, qu’elles aient été vécues ou rapportées. C’est dans les familles qu’elle est restée ; dans le souvenir des morts, dans le regard des survivants. Une génération a passé, et le silence devant l’indicible a laissé la place à la volonté de dire, de décrire, pour que l’oubli ne puisse pas engloutir ceux à qui on avait déjà tout pris. Plus de corps. Plus d’âme. Plus de nom. Sans tombe. Restent des cendres et des numéros, à qui les historiens essaient depuis de rendre une identité. « Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples. Même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration. » a écrit Jean Cayrol, résistant, et déporté. Aujourd’hui, l’herbe a repoussé, et seule la mémoire continue de faire vivre l’histoire qui a passé.

Aujourd’hui, pourtant, cette herbe fait douter. Lorsque l’on tape « shoah » dans la barre de recherche française de Google, l’un des premiers choix proposé n’est autre que celui renvoyant au sketch d’un ancien humoriste dont il n’y a pas lieu d’écrire ici le nom.

Sortir le silence de l’indifférence

Que reste-t-il, aujourd’hui, de la Shoah ? Au-delà des mots, au-delà des images mille fois montrées et cinq cent fois ignorées, que reste-t-il ? Comment parle-t-on d’une histoire qui est bien celle de toute l’humanité, car il n’y a pas d’autre moyen de la désigner ? Pour pouvoir la regarder, sans fermer les yeux, dans ce qu’elle a de plus innommable, et de plus atroce ; pour pouvoir se tourner vers le futur sans oublier le passé, pour pouvoir encore croire, et marcher, avancer un pied après l’autre, on ne peut la considérer comme un point de détail de l’Histoire, on ne peut la voir autrement qu’un crime commis contre l’humanité. Car la Shoah n’est pas seulement la mort de près de six millions de juifs, sans compter les deux cent mille tsiganes (dont le massacre porte le nom de « Porajmos »), et tous les autres, homosexuels, asociaux, handicapés, que le national-socialisme voulait éradiquer. C’est la remise en cause de la nature humaine, de l’essence de l’humanité toute entière. Auschwitz ouvert, c’est l’homme qui a sombré en contemplant le gouffre qu’il avait lui-même ouvert. Arendt, Adorno, Derrida, Jankélévitch ; la fin de la Seconde Guerre mondiale et la découverte des camps ont bouleversé la pensée contemporaine et la philosophie.

Parmi les massacres, l’ineffaçable unicité de la Shoah

Mais la mort d’Eichmann à Jérusalem commence à être poussiéreuse ; et les polémiques sur la place à donner à la Shoah dans notre société se multiplient. On en parle trop, crient les uns. Pas assez, rétorquent les autres. C’est pour cette raison qu’il faut repenser la manière dont on parle aujourd’hui de la Shoah.

Il n’est pas question ici de parler du négationnisme. La loi est la seule à pouvoir se charger de ceux qui délirent, et les historiens se chargent tant bien que mal de ceux qui pourraient encore être convaincus. La vérité sera toujours remise en cause ; le tout est de ne pas la laisser s’ensevelir. Le problème est plus insidieux.

Non, la Shoah, ce n’est pas la mort d’un grand nombre de personne. C’est bien plus. Réduire la Shoah à la mort d’environ six millions de juifs est une forme de révisionnisme implicite : sa spécificité réside moins dans le chiffre de ses victimes que dans les modalités de leur mise à mort. La déshumanisation progressive puis brutale, lorsqu’elle arrivait dans les camps, d’une partie de la population qui s’était jusque-là plus distinguée par sa diversité que par une réclusion communautaire (le cas des shtetls est légèrement différent) ; la construction soigneusement calculée d’une société légalement encadrée en partie vouée à la destruction et l’extermination massive de ceux qu’elle refusait tout à coup de considérer comme ses citoyens, et même comme des hommes à part entière ; les différents raisonnements et mécanismes élaborés qui font apparaître plus encore l’absurdité de cette entreprise fondamentalement inutile, comme faire déplacer des montagnes à des hommes pour les tuer, le but n’étant plus de déplacer des montagnes, mais bien de tuer des hommes. La société nazie n’était pas une société de barbares. Les meurtriers n’étaient pas des malades sanguinaires tout juste bons à enfermer à l’asile ; c’était, comme on a pu le voir avec Eichmann, des pères de famille respectables et aimants. Des intellectuels, parfois ; des hommes cultivés, mélomanes, esthètes, qui bien que plus rares, n’en ont pas moins fait. Les massacres sont une chose. Entasser des hommes, des femmes, et des enfants dans des wagons à bestiaux pour les emmener se faire gazer industriellement par centaines de milliers, par millions en est une autre.

Le révisionnisme n’est pas le seul fait, dans une certaine mesure, des antisémites et des ignorants. Il faut impérativement cesser de crier au loup à tout bout de champ. Non, les nazis ne sont pas partout, cachés au coin de la rue, dans le métro, ou chez l’épicier. Non, une agression, aussi horrible soit-elle, n’est pas comparable à ce qui s’est passé, et n’est donc pas le fait de « nazis », ou de « SS ». Non, un chef d’Etat, quand bien même serait-il en train de prôner la destruction de tout un pays, n’est pas Hitler. Cette distinction ne l’exonère en rien de ses propos. Elle vise juste à protéger et garantir la mémoire de la Shoah, en évitant de la transformer en ce qu’elle n’est pas, de la faire subtilement basculer dans le camp d’une banalisation qui va en-deçà de la théorie arendtienne, et qui vise juste à finalement considérer la Shoah comme n’importe quel massacre, ce qu’elle n’est pas.

 Abandonner la concurrence victimaire

L’envers de cette banalisation outrancière et de ce révisionnisme est alors la sacralisation d’une Shoah qui serait implicitement supérieure à tous les autres crimes de l’Histoire humaine. L’établissement d’une hiérarchie entre les crimes d’une telle sorte et les souffrances endurées est pervers ; il n’aboutit qu’à la concurrence des mémoires, une concurrence d’autant plus désespérante qu’elle ne fait qu’engendrer la haine en charriant avec elle le sentiment d’infériorité qui en découle. Cette hiérarchie a d’autant moins de sens qu’elle voudrait classer et distinguer des événements essentiellement uniques, qui n’ont en commun que le fait qu’ils sont issus de la main de l’homme. Comparer le nombre de victimes n’a aucun intérêt, sinon celui de cracher sur les morts d’un côté ou de l’autre. La Shoah est unique, le génocide rwandais aussi, et autant. Cette sacralisation est d’autant plus nocive qu’elle induit un encadrement intellectuel implicite et insidieux. Il est stupide de comparer Hitler avec le diable. Il est dangereux  de distinguer les protagonistes de l’histoire selon un mode de raisonnement dichotomique, de chercher à classer selon une logique binaire de l’absolu bon et de l’absolu mauvais, car cette logique ne fait qu’empêcher une analyse réelle de ce qui a été fait. Il ne suffit pas de dire que ce qu’a fait Hitler est mal. Il faut expliquer en quoi.

La façon dont la Shoah est aujourd’hui dite, et expliquée, pour que sa mémoire soit préservée et pour qu’elle puisse garder un sens, et continuer à nous instruire, doit être repensée. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra éventuellement nous protéger le jour où le pire reviendrait. Il s’agit de continuer à entretenir sa mémoire pour pouvoir discerner avec une acuité toujours plus grande ce qui fait sa spécificité et ce qu’elle a engendré. Et de regarder parfois un ciel d’orage avec mélancolie.

 

Alice Koiran

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