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Judith COHEN SOLAL : Transmettre est une responsabilité

Judith COHEN SOLAL : Transmettre est une responsabilité

ENTRETIEN : JUDITH COHEN-SOLAL

Transmettre est une responsabilité

Vous êtes dans des entreprises, mouvements politiques et association,s souvent sollicitée pour concevoir et diriger des programmes de formation, de transmission ou de de renforcement de l’esprit d’équipe, pour lequel vous êtes d’ailleurs reconnue[1]. Vous êtes donc une personne engagée pour la transmission. Au-delà du pourquoi auquel nous imaginons qu’il est délicat de répondre, pouvez-vous nous donner ce qui fait selon vous que la transmission est une cause dans laquelle nous avons une responsabilité ?

Nous avons une responsabilité dans la transmission. Lorsque l’on est en position de transmettre, que l’on est parent par exemple, il faut prendre en compte cette responsabilité. Transmettre ce n’est pas seulement penser au passé et au présent, c’est aussi penser à l’avenir. C’est admettre qu’il y aura des gens après nous. Il ne s’agit pas de transmettre pour s’en débarrasser. Le relais, lorsqu’on le passe, on arrête de courir. Cette vision répandue inquiète ceux qui ont tellement de mal à transmettre, parce que pour eux cela signe une forme de fin. L’idée tient dans la représentation que si l’on transmet, que si l’on donne tout, il ne va plus rien nous rester.

Pourtant c’est un acte qui fait partie de la vie, on est en perpétuel échange. La position de transmettre nécessite un dialogue permanent dans l’échange, à la différence de la position d’enseignement. Enseigner c’est transmettre du savoir, ce qui est fondamental. Mais quelque chose fait la différence entre l’enseignant qui transmet du savoir, qui reste moins apprécié, et celui qui s’engage dans une transmission qui dépasse le savoir. Cette position de transmission, c’est-à-dire de passeur – de l’hébreu – tient en une nuance extrêmement légère.

La transmission finalement est associée à l’acte du dialogue, une véritable prise de risque dans la relation. C’est-à-dire, qu’il s’agit de trouver la bonne mesure dans l’échange avec l’autre, pour transmettre quelque chose, lorsque l’on ne partage pas d’origines, d’âges ou de formation. Là se trouve la responsabilité : signifier à l’autre qu’on ne peut pas toujours être enfermé au cœur des remparts de son petit monde familier.

Cette transmission est une responsabilité dans la mesure où, oui, elle nécessite toujours de prendre des risques. Et cette responsabilité pose de nombreuses questions : Comment faire pour être dans la transmission d’une parole qui soit dans l’échange ? Qui ne soit pas dans le jugement ? Mais une transmission dans le respect de l’autre, qui ne place pas le maître en position de gourou ?

Ce qui est certain, c’est que le transmetteur n’est pas là pour apprendre à l’autre à être. Son action  se doit d’être une interpellation permanente de ses valeurs, pour mieux les affiner, les affirmer et les transmettre à son tour.

La responsabilité est un risque aussi parce qu’elle peut mener à un débordement, un dépassement de la relation : tout cela est vivant.

On ne peut pas transmettre à l’autre malgré lui. On ne peut pas transmettre sans qu’il y ait de demande : on ne peut pas venir et déverser son savoir sur l’autre. Comment ne pas prendre l’autre au mot de sa demande ? Savoir toujours être dans la mesure même quand la demande est formulée ? Rien n’est simple.

 

La transmission est donc un échange entre des individus, des sujets. Dans votre position d’analyste, pensez-vous que l’on peut transmettre en dehors du rituel, qui a quelque chose à voir avec la névrose ? On peut faire autrement que la répétition ?

 

Au fond, lorsque l’on répète un rituel : de quelle répétition s’agit-il ? Est-ce simplement la répétition d’un symptôme ? Ou alors, à travers la répétition, comme l’enseigne notamment le Talmud, la possibilité de prendre son envol ? La note bleue sur laquelle le jazzman décide de lancer son improvisation – qu’Alain Didier-Weill[2] fit passer du monde du jazz à celui de la psychanalyse – pose la question du moment. A partir de quel moment va-t-on s’extraire de la partition répétée, pour partir dans sa propre interprétation ? Il y a besoin de répétition, de rites, de suivre des indications très précises, pour pouvoir y donner sa propre interprétation. Pour prendre de la liberté, et c’est comme ça que le présente et le conçoit le Talmud, il faut passer par cette répétition. Aussi fou que cela puisse paraître, c’est de là que l’on pense pouvoir faire émerger un homme libre. C’est cette alchimie savante, faite de répétition, qui permet d’ancrer sa parole, de la poser, de la faire entendre. Cette interprétation peut alors aller jusqu’à la composition d’une nouvelle partition.

Le langage est répétition. Et à la fois, il est la possibilité de s’autonomiser. Il faut apprendre les règles du langage : signifiants, signifiés, grammaire. Sinon, l’on est enfermé en soi. C’est ce paradoxe : apprendre un langage, dans lequel il y a toujours la possibilité du hidouch, du renouvellement. C’est le renouvellement qui fait que l’individu apporte sa propre touche, là qu’il émerge en tant que sujet de sa propre énonciation. Nigel Kennedy joue un nouveau Bach. Yehudi Menuhin en jouait déjà un autre. Lorsque l’on entend un morceau, on reconnaît très clairement l’interprète, et ce n’est pas que du snobisme que de le dire. L’interprète est là, en tant que sujet, alors qu’il exécute la nième répétition d’un morceau de Bach. C’est de là qu’il pourra ensuite aller jusqu’à la nouvelle composition.

 

On est juif parce que sa mère est juive. On est psychanalyste parce que l’on a un psychanalyste. Est-ce à dire qu’en psychanalyse, son psychanalyste est sa mère ?

Au départ, on était juif parce que son père ou sa mère était juive. On a changé cette règle depuis Ezra. Dans tous les cas, on est également juif lorsque l’on se convertit.

Qu’est-ce que cela veut dire pour la psychanalyse ? La psychanalyse est une pratique. La différence essentielle est que, si l’on ne va pas en analyse, on ne sera pas psychanalyste. Alors qu’on ne choisit pas sa mère, et elle le reste : on peut changer d’analyste ! C’est un peu pervertir le système que de le poser ainsi au fond : la psychanalyse, ce n’est pas la famille.

Au fond, peut-on être quelque chose, sans l’avoir fait d’abord ?

La transmission cherche à transmettre l’intransmissible : l’expérience. Elle suppose la capacité à accompagner un autre, pour à la fois lui transmettre quelque chose d’une expérience, mais aussi pour qu’il puisse lui-même s’en constituer. Tout cela est évidemment très délicat. On retrouve ici, pour la peine, quelque peu la position délicate de l’analyste : accompagner dans le sujet dans son parcours d’autonomisation. Dans le judaïsme, on accompagne quelqu’un pour qu’il puisse devenir responsable de ses actes le jour de sa Bar Mitsvah. On lui donne les lois jusqu’au moment où il devient responsable de la manière dont il s’en sert.

 

Entretien mené par Emmanuel Niddam.

 

Judith Cohen Solal est psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est membre d’Espace Analytique, et co-auteur de la Recherche Action fondatrice du programme Coexist de lutte contre les préjugés dans les collèges et lycées.


[1] Légion d’honneur le 14 juillet 2009

[2] Alain Didier-Weill, La Note Bleue. Des quatre temps subjectivants dans la musique, article paru dans la revue Ornicar, n°8, en 1976

 

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